Roman de Janine Teisson aux éditions Syros, dans la collection “Les uns les autres”
Roman sélectionné pour le Prix des Incorruptibles et c’est justifié. Autant j’ai été déçu parfois par des textes retenus pour les Incos, autant celui-ci mérite indubitablement d’être proposé aux élèves de collège.
Roman à 2 voix, ce texte n’est pas pour autant d’un abord difficile . L’écriture de J. Teisson est si juste que l’on adhère sans retenue d’emblée à cette double histoire : celle du vieux Paulou qui vend sa maison à une famille de sourd de nos jours et celle de Jean, ce jeune homme atteint également de surdité et envoyé dans un institut parisien pour y être soigné en…1866 !
Comme par effraction et sans bruit, l’auteur par la voix de Paulou nous fait pénétrer l’univers ouaté des sourds, ces citoyens de seconde zone que l’on oublie souvent et dont se préoccupent si peu d’ailleurs les pouvoirs publics. Après avoir lu ce livre, vous ne verrez plus du même oeil goguenard ces dialogues de sourd à grand renforts de geste et d’onomatopés chaloupés.
Tout commence par la vente d’une maison. C’est celle du vieux Paulou qui fuit la construction de la nouvelle autoroute et les souvenirs d’un foyer où lui et sa femme, aujourd’hui décédée, ont vécu leurs plus belles années. Mais qui voudrait d’une maison si bruyante ? Il faudrait être sourd pour accepter d’y résider ! L’idée suit son chemin et Paulou contacte l’Institut de Montpellier : c’est le début d’une rencontre avec une famille extraordinaire -puisque tous sourds – qui va chambouler la vie du vieil homme mais aussi bien des idées reçues dans ce village héraultais. Quand la sagesse d’un vieux “gardian” rencontre la candeur d’un jeune sourd, c’est l’alchimie des mots de J. Teisson qui en traduit le mieux la magie. Quant au récit de Jean dans ce XIXe siècle effrayant de certitudes assassines, la lecture de ses lettres ne peut laisser insensible sur ce qu’on pu vivre les sourds quand les entendants leur ont imposé leur vision étroite du handicap.
Quel formidable défi que de vivre sans sons dans notre société, les mots de J. teisson si habilement ajustés dans une langue délicate et très plaisante nous invitent à partager quelques instants de ces vies amputées de l’ouïe. Le vieux Paulou et sa sagesse d’ancien nous permet de prendre comme lui du recul et de voir d’un autre oeil ce handicap. Né d’une révolte de l’auteur qui par la fiction a souhaité dénoncer le sort réservé aux sourds dans notre société, ce roman atteint pleinement son but. La dernière page tournée, on veut en savoir plus, on veut connaître l’histoire de Jean, instituteur brillant qui aurait voulu vouer sa vie à ses congénères et qui n’a pas pu, brimé et brisé par le système éducatif de l’époque. On veut tendre la main au prochain couple de sourd dans la rue rencontré, prêter un oreille attentive à leurs difficultés et les regarder enfin autrement que comme des curiosités. Ce court roman se lit d’une traite, avec beaucoup de plaisir et j’espère, comme pour moi, un peu moins d’ignorance, une fois le livre posé.
Si vous voulez en savoir plus sur l’histoire des sourds, rendez-vous sur le site de l’université Paris 8 où dans le cadre du DESS Nouvelles Technologies et Handicaps sensoriels et Physiques, vous aurez accès à nombre d’informations, le sinistre Docteur Itard y est cité par exemple !
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